Le logiciel libre est l’avenir du logiciel

Nota. – Cet article est aussi une réaction à la remarque de Philippe Scoffoni : « Je défends régulièrement l’idée que les logiciels libres ne devraient pas être portés par des entreprises. »

Brevets et droits d’auteur

Les brevets et les droits d’auteurs sont des interdictions de dupliquer des créations numériques, ceci dans le but de donner à ces dernières des propriétés économiques similaires aux créations du monde physique.

Une création numérique est par nature dupliquable. Les brevets et les droits d’auteurs vont donc contre la nature des choses. Parions que leur usage déclinera.

Les trois niveaux d’accès aux produits numériques

Dans le contexte légal actuel, les interdictions de copies sont le cas normal. Aussi, protéger des créations numériques contre ces interdictions implique de mentionner explicitement que la copie est libre. C’est ainsi que le secteur logiciel a vu apparaitre les « logiciels libres ».

L’appellation « logiciel libre » inclut trois libertés : la liberté de copier et d’utiliser le logiciel, la liberté de regarder le code source (avant compilation en code machine), c’est-à-dire de voir comment le logiciel est fait, puis la liberté de réutiliser ce code source pour fabriquer une variante ou un nouveau logiciel.

À mon sens seule la liberté de copier est véritablement inhérente aux produits numériques. Le code source est au logiciel ce que la recette de cuisine est au biscuit : sauf s’il a un intérêt à la publier, le créateur conservera secrète sa recette et vendra les biscuits. Le concurrent tentera éventuellement de reconstituer la recette en analysant le biscuit, l’opération est difficile et parfois même moralement condamnable, mais il est heureux qu’il ne soit pas possible de la rendre illégale. Dans le secteur du logiciel, l’opération équivalente se fait au moyen d’un désassembleur et est tout aussi difficile, éventuellement moralement condamnable, et… malheureusement illégale.

Attardons-nous sur les deux autres libertés : celle de regarder le code source (la recette de fabrication) et celle de modifier ce code source pour créer un nouveau produit. Ces deux libertés sont couplées car il n’y aurait pas grand sens à faire l’effort de comprendre la fabrication sans en tirer un profit quelconque. Et cela est également vrai en dehors du secteur logiciel : l’écrivain publie au format PDF ou epub et conserve pour lui le fichier originel du traitement de texte, le graphiste publie un fichier image et non pas le fichier Photoshop, etc.

Aussi on peut distinguer trois niveaux d’accès aux créations numériques :

  1. les produits numériques dont le code source (les fichiers de travail) est gardé secret (mais ils restent copiables et utilisables) ;
  2. les produits numériques dont le code source est publié et réutilisable (en plus d’être copiables et utilisables) ;
  3. l’interdiction de copie par des artifices juridiques contre nature.

J’ai mis l’interdiction de copie en dernier car elle est vouée à l’obsolescence. Seules les deux premières options sont naturelles, mais alors les anciens modèles économiques hérités du monde physique ne fonctionnent plus.

Les créateurs individuels dans l’économie numérique

Un modèle qui reste largement à développer est le don de charité. En France le mot « charité » est souvent employé à tort dans le sens de « pitié ». Si on lui donne son véritable sens, à savoir, l’« amour », le véritable amour désintéressé envers autrui, et cela inclut la reconnaissance en vérité, il est crédible que la rémunération puisse fonctionner. Qui ne paierait pas une bière ou un café au bon gars qui a fabriqué tel outil « dont je me sers chaque jour » ou telle œuvre musicale « que j’apprécie tant » ? Il y a certainement un créneau économique pour la charité.

À titre personnel j’attends l’organisme qui se chargera de simplifier le paiement des dons et de gérer la distribution vers les créateurs, je lui confierai la rémunération de mes propres travaux.

Mais, pour de multiples bonnes raisons, la rémunération par charité s’applique à des individus plus qu’à des entreprises.

Les entreprises à but lucratif dans l’économie numérique

Le mode de rémunération d’un producteur numérique n’est pas celui d’un producteur industriel. Le produit industriel a par nature un cout de duplication et l’industriel est précisément focalisé sur sa diminution pour vendre plus d’exemplaires ou avec plus de marge. Le produit logiciel est au contraire multipliable sans frais et son producteur est alors focalisé sur l’amélioration du produit plus que sur la logistique.

Vendre un produit numérique

Si les biscuits industriels devenaient multipliables sans cout, le producteur de biscuits n’en vendrait qu’un puisque ses clients se chargeraient ensuite de le dupliquer. L’éditeur d’un logiciel est dans cette situation folle du producteur de « biscuits multipliables » et plutôt que de vendre les biscuits il ferait mieux de vendre des « abonnements à des améliorations de biscuits ».

Plaçons-nous dans le cas où le client est lui-même une entreprise. Puisque la duplication n’a aucune valeur ajoutée c’est l’amélioration qui en a. Un client rechignera toujours à payer trente exemplaires du même logiciel pour ses trente employés. Il est prêt en revanche à payer pour utiliser « le même produit mais en mieux ». On pourrait penser que, si le produit est dupliquable, le client sera tenté de se fournir chez son voisin et ainsi ne rien payer. Mais quelle garantie d’authenticité (et donc de sécurité) aurait-il alors ? Et qu’en serait-il du retard ou de l’incertitude sur les mises à jour ? Même pour les besoins les plus communs, si une entreprise utilise un logiciel développé à l’extérieur de l’entreprise, c’est précisément qu’elle ne souhaite pas gérer en interne la création ou l’évolution de ce logiciel. Un éditeur de logiciel pourrait alors, par contrat, interdire à ses clients de copier le logiciel en dehors du cadre de l’entreprise. Dans la plupart des cas cette condition serait respectée puisque le client : 1. trouve un intérêt à conserver de bons rapports avec son fournisseur dans la mesure où il a besoin des mises à jour, 2. ne trouve pas d’intérêt à diffuser le logiciel en externe, cela n’ayant pas de rapport avec son activité.

La vente d’abonnements de mises à jour est peut-être plus difficilement applicable aux particuliers. Quoique avec une offre et des tarifs adaptés, qui sait ?

Ce mode de rémunération est plus logique avec un code source conservé secret. En effet, les concurrents plus que les clients et les partenaires verraient un intérêt à regarder et réutiliser le code source.

Vendre un service sur le Web

Dans le cas d’un service mis à disposition sur le Web (« en ligne »), seule une petite partie du logiciel est récupérée par le client. Aussi la copie du produit complet est impossible. La vente d’un service sur le Web obéit donc plutôt aux règles de l’économie traditionnelle.

Certes, il se trouve que les utilisateurs du Web refusent de payer. La cause est ici dans les habitudes liées à Internet – car Internet est rempli de bénévoles et c’est ce qui le rend fantastique – et non pas dans la nature numérique des choses.

Un mot ici sur les publicités. Une manière répandue de se rémunérer sur un service gratuit est de s’appuyer sur l’économie des biens physiques en utilisant les biens numériques comme panneaux publicitaires. C’est notamment ainsi que se financent certaines messageries numériques gratuites et de nombreux sites Web. J’avoue que je crois assez peu à une généralisation de ce système sur le long terme. Le Web ne restera pas une annexe de l’économie des biens physiques.

L’aboutissement du logiciel est le logiciel libre

Une image. La production à but lucratif d’un logiciel ressemble à une échappée dans une course cycliste : 1. Le producteur crée un logiciel en avance dans son domaine, il le diffuse en conservant secret le code source. 2. Le producteur innove sans cesse pour vendre et se maintenir devant la concurrence. 3. Au fur et à mesure que la qualité des logiciels concurrents se rapprochent, le choix devient, libérer le code source ou devenir un acteur marginal.

Au passage, dès la première étape le producteur peut trouver un intérêt à libérer certaines briques de son produit, cela lui permet de mutualiser le développement de ces briques avec d’autres acteurs. Par exemple Cassandra fut libéré par Facebook et passé sous le contrôle de la fondation Apache, avant d’être adopté par Twitter.

Et voilà comment au bout du compte le logiciel libre est l’avenir du logiciel.

2 Responses to Le logiciel libre est l’avenir du logiciel

  1. Bonjour
    Je me permets de préciser le sens de la phrase qui est reprise hors du contexte qui la porte dans l’article cité, à avoir le cas de l’éditeur de logiciel.

    Il est en effet évident que les entreprises doivent être les vecteurs principaux et financiers du logiciel libre.

    Le cas de l’éditeur de logiciel, c’est à dire, une entreprise qui détient les droits de mise à jour sur le dépôt d’un logiciel libre est différente. Dans ce cas :
    1- le logiciel libre est soumis aux aléas des rachats/revente de l’entreprise. Je crois que l’on a des exemples célèbres avec OpenOffice et MySQL dont les dégâts sont réels pour ces deux projets
    2-L’éditeur de logiciel libre est rapidement soumis à la concurrence de prestataires de services qui viennent “manger” sur le même marché (souvent sans retour, on sait que la prestation de service génère très peu de code) et mettre l’éditeur en position difficile financièrement
    3-Le point précédent pousse les éditeurs à adopter des stratégies de double licence et de freemium (version communautaire vs Entreprise) souvent au prix de fonction dégradé pour les versions communautaires qui sont parfois même inutilisables tel quel
    4-L’approche citée en 3 fait fuir les contributeurs, reste seuls les développeurs de l’éditeur pour faire avancer le projet
    5-Si l’éditeur rencontre des difficultés financières, il pose le bilan et en l’absence de communauté pour poursuivre la vie du logiciel libre celui-ci est de facto mort.

    Je suis par contre totalement favorable à ce que les entreprises utilisatrices se fédèrent autour d’association ou de fondations pour mutualiser leur demande et financent le développement de logiciel libre. C’est le modèle le plus pérenne, car le logiciel ne dépend pas que d’UNE seule entreprise.
    En synthèse : UN logiciel libre ne devrait pas être porté par UNE entreprise
    Du moins pas à moyen terme, cette entreprise se doit de fédérer d’autres entreprises pour développer une vraie communauté et rendre au logiciel son indépendance. C’est tout l’enjeu de l’article cité et de la réflexion portée par XWiki.

    Merci pour cette réponse à mon article 😉 !

  2. Cpag says:

    Merci de la visite. En fait le point que je voulais souligner, mais je m’aperçois que j’ai manqué de clarté, est le suivant. Parmi les “trois niveaux d’accès aux créations numériques”, les 1 (copiable avec code source secret) et 2 (copiable avec code source publié) sont naturels et le 3 (interdiction de copie) ne l’est pas. Au niveau 3 le logiciel est dit “propriétaire”, au niveau 2 il est “libre”. Le 1 n’étant pas une option habituelle pour une entreprise éditrice, une entreprise éditrice aujourd’hui a deux options connues seulement : le logiciel propriétaire et le logiciel libre. Dans ce contexte, un décideur peut choisir de publier sous licence libre non pas par conviction libriste, mais juste parce qu’il comprend que le niveau d’accès propriétaire est artificiel donc à terme inefficace.

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